CHRONIQUES DÉCO

Chroniques déco – Chapitre 11 – Le livre qui allait voyager avec elle

Quelques jours plus tard, Romy poussa la porte d’une vieille librairie du centre-ville.

Une vraie.

Pas une enseigne où l’on vend autant des bougies parfumées que des romans. Une librairie avec un parquet qui grince doucement sous les pas, des étagères en bois sombre qui montent jusqu’au plafond, et cette odeur inimitable de papier, d’encre et de poussière heureuse.

Elle n’était pas venue chercher un roman.

Elle cherchait un guide de décoration. 

Effectivement, depuis quelques semaines, Romy dévorait les blogs déco, regardait des émissions en replay et faisait défiler les comptes Instagram à une vitesse folle. Au début, c’était grisant.

Puis, très vite, c’était devenu épuisant.

En quelques minutes, elle pouvait entendre qu’il fallait absolument peindre un plafond en couleur… avant qu’une autre décoratrice n’affirme qu’il ne fallait surtout jamais le faire. Certains juraient par le minimalisme. D’autres proclamaient que l’accumulation était le secret d’un intérieur vivant. Le beige était dépassé, puis redevenait incontournable. Les murs devaient être vides… ou couverts de cadres.

À force de conseils contradictoires, elle avait la désagréable impression de tourner en rond.

Elle ne cherchait pas une tendance mais elle cherchait une méthode, un fil conducteur.

Quelqu’un qui ne lui dise pas quoi acheter, mais qui lui apprenne à réfléchir.

Un guide qu’elle pourrait annoter, corner, relire, remplir de ses idées, de ses doutes et de ses découvertes. Quelque chose de concret. Un compagnon de route capable de l’aider à construire ce nouvel appartement, sans lui imposer un intérieur déjà vu mille fois.

Elle flâna entre les rayons Architecture, Habitat, Art de vivre.

Ses doigts glissaient machinalement sur les couvertures épaisses.

“Minimalisme japonais.”

“La maison scandinave.”

“L’art du rangement.”

Elle reposait chaque livre quelques secondes après l’avoir ouvert, tout semblait vouloir lui expliquer comment vivre. Personne ne lui demandait comment elle, avait envie de vivre.

Puis une couverture attira son regard. Gaudí.

Elle l’ouvrit presque par réflexe, quelques pages suffirent, les lignes droites avaient disparu.

À leur place, des courbes qui semblaient pousser comme des branches, des colonnes qui ressemblaient à des troncs d’arbres, des mosaïques éclatantes composées de milliers d’éclats de céramique, comme si quelqu’un avait décidé qu’aucun morceau cassé ne méritait d’être jeté.

Gaudí ne construisait pas des bâtiments, il faisait pousser des rêves.

Et sans prévenir, elle replongea. Barcelone. Sa vingtaine.

Six mois de stage en école de commerce.

Six mois en colocation.

De la vie partout.

Des rires qui débordent dans la cuisine.

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Des pan con tomate à toute heure.

Du vino tinto versé sans mesurer.

Une époque dense. Vibrante. Presque insolente.

C’était en 1993.

Elle se revoyait les week-ends au Parc Güell.

Les bancs ondulants recouverts de mosaïques colorées où elle s’était assise pendant des heures.

Elle se souvenait avoir laissé courir sa main sur ces milliers de petits morceaux de faïence. Sous ses doigts, rien n’était parfaitement lisse. Chaque éclat avait une forme différente. Et pourtant, l’ensemble formait une évidence.

Elle leva les yeux.

Au-dessus d’elle, les colonnes semblaient sortir directement de la terre. Aucun angle agressif.

Tout respirait.

Tout semblait vivant.

Puis il y avait eu la Sagrada Família. Elle revoyait surtout les heures passées, le nez levé vers la Sagrada Família.

Elle pouvait rester là une éternité, immobile au milieu des touristes, à laisser son regard grimper le long des façades comme on suit une histoire sans fin.

Chaque mètre carré semblait raconter quelque chose.

Des tours qui s’élançaient vers le ciel comme des châteaux de sable sculptés par le vent. Des colonnes qui évoquaient des troncs d’arbres. Des feuilles, des grappes de fruits, des fleurs de pierre. Des escargots, des oiseaux, des lézards, des tortues. Des gargouilles fantastiques surgissant de l’ombre. Des visages, des mains, des drapés figés dans la pierre. Partout, le regard découvrait un détail qu’il n’avait pas vu la minute précédente.

Plus elle observait, plus la basilique semblait vivante.

La lumière glissait sur les reliefs, dessinant des ombres qui changeaient au fil des heures. La pierre prenait des teintes de miel, puis d’ambre, avant de rosir doucement lorsque le soleil déclinait.

Ce qui la fascinait le plus, ce n’était pas la démesure du monument.

C’était cette impression que rien n’avait été dessiné à la règle.

Chez Gaudí, la nature semblait avoir pris le pouvoir. Les lignes droites s’effaçaient au profit des courbes, des spirales, des formes organiques. Tout respirait. Tout ondulait. Comme si le bâtiment avait poussé là, lentement, à la manière d’un arbre gigantesque.

Elle se souvint s’être dit, du haut de ses vingt ans, qu’un architecte pouvait bâtir bien plus qu’un édifice. Il pouvait provoquer une émotion. Des années plus tard, cette sensation était intacte. Elle comprenait enfin pourquoi cette architecture l’avait tant bouleversée : Gaudí ne construisait pas seulement des murs, il donnait une âme à la pierre.

Ce chantier gigantesque que certains prenaient pour une folie.

Une cathédrale qu’un seul homme avait imaginée… sans jamais la voir achevée.

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Gaudí disait que son client n’était pas pressé.

Son client, c’était Dieu. Cette phrase l’avait fascinée à l’époque.

Aujourd’hui, elle la comprenait autrement.

Les plus belles œuvres demandaient parfois une vie entière.

En refermant le livre, Romy sourit. 

Elle venait de comprendre quelque chose.

Les grands créateurs ne copient personne, ils inventent leur langage et osent.

Quelques ouvrages plus loin, un guide déco attira enfin son attention.

La couverture était sobre.

À l’intérieur, pas de salons parfaits sortis d’un catalogue.

Mais des exercices.

Des pages pour prendre des notes.

Des espaces pour coller des images.

Des feuilles quadrillées pour dessiner des plans.

Des conseils simples.

Concrets.

Des chapitres sur les couleurs, les proportions, les matières, la lumière, les styles, les plantes, les mélanges…

Le livre ne lui disait jamais quoi choisir mais il lui apprenait à choisir.

C’était exactement ce qu’il lui fallait.

Arrivée à la caisse, elle ajouta un tube de colle, une paire de petits ciseaux (plus pratiques que ses grands ciseaux de cuisine) et un carnet de feuilles blanches.

La libraire leva les yeux en souriant.

— Vous avez un projet déco?

Romy serra le livre contre elle.

— Oui… enfin, je crois.

Elle hésita quelques secondes avant d’ajouter :

— Je vais essayer de construire un intérieur qui me ressemble.

En rentrant chez elle, elle écrivit son prénom sur la première page, comme une écolière.

Puis, juste en dessous, une date.

Ce guide ne resterait pas un guide très longtemps.

À force d’y glisser des photos, des croquis, des échantillons de tissu, des palettes de couleurs, des adresses de brocante, des feuilles séchées ramassées au détour d’une promenade, des idées griffonnées au milieu de la nuit et des petits morceaux de sa vie retrouvée, il allait devenir bien plus qu’un livre.

Il deviendrait son carnet de bord, son dossier déco.

Celui qui ne lui apprendrait pas seulement à décorer un appartement, mais à se reconstruire, une page après l’autre. Mais ça elle ne le savait pas encore.

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