Style déco industriel
CHRONIQUES DÉCO

Chroniques déco – Chapitre 10 – Lignes droites

Sa planche des possibles était accrochée au mur.

Juste en face du fauteuil. Romy la regardait souvent, comme on regarde une carte avant de partir en voyage. Elle n’avait encore rien acheté.  Rien installé.

Elle avait ramené de son « ancienne vie » quelques meubles, une table pour la cuisine, le fauteuil de sa grand mère dans lequel elle l’avait vu si souvent s’endormir … et quelques étagères. 

Mais elle vivait le moment présent et avait déjà des sensations palpables. Des matières, des ambiances, une façon d’habiter. Elle commençait à bien visualiser ce dont elle avait envie dans ce nouvel espace.

Et surtout, elle commençait à sentir ce qu’elle ne voulait plus. C’est sans doute pour ça que, ce soir-là, elle accepta de sortir.

Un bar du centre. Un de ces endroits un peu bruyants, un peu vivants, où les verres s’entrechoquent et où les rires débordent sans prévenir. Ses copines parlaient fort. La musique vibrait dans les murs.

L’air sentait le citron, le gin, et un parfum un peu sucré qu’elle n’arrivait pas à identifier.

Romy riait. Un peu plus légère. Un peu plus disponible.

Et puis, elle le vit. Appuyé contre le bar. Brun. Net. Presque trop net. Chemise sombre, manches retroussées avec précision.

Regard posé, stable. Il ne faisait rien de particulier. Mais il occupait l’espace. Leurs regards se croisèrent.

Une seconde. Puis deux. Elle détourna les yeux. Un sourire s’invita malgré elle.

Elle se pencha vers ses copines, fit semblant d’écouter une anecdote. Mais quelque chose s’était déplacé en elle. Elle releva les yeux. Il regardait ailleurs.

Puis, il revint vers elle.

Ce petit jeu. Un regard. Un retrait. Un retour.

Romy sentit une sensation oubliée lui traverser le ventre. Quelque chose de léger. D’adolescent.

Elle avait quinze ans à nouveau. Elle se surprit à lisser sa veste. À replacer une mèche de cheveux.

Ridicule. Et délicieux.

Quelques minutes plus tard, il était là.

— Bonsoir. Voix posée. Sans effort.

Ils parlèrent. De rien. De tout. Des endroits où sortir. Du quartier. Du vin.

Il s’appelait Jérôme. Un prénom simple. Comme lui. Il n’en faisait pas trop.

Pas de grande démonstration. Pas de phrases inutiles.

Une présence. Romy se laissa porter, sans projection, sans plan.

Juste le plaisir d’échanger.

Quand il lui proposa de dîner chez lui la semaine suivante, elle hésita une fraction de seconde. Puis accepta. Par curiosité. Par élan.

L’appartement de Jérôme se trouvait dans un ancien bâtiment réhabilité.

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Une façade brute.
Des lignes droites.
Pas d’ornement.

Dès l’entrée, Romy sentit quelque chose.

Un froid léger. Pas désagréable, mais tellement distant.

Le sol était en béton ciré. Lisse. Impeccable.

Les murs alternaient entre briques ocre rouge apparentes et surfaces noires mates brutes. Elle n’avaient jamais aimé ce duo de couleurs rouge et noir, trop dur à son goût, trop franc, trop contrasté.

De grandes structures métalliques dessinaient des étagères ouvertes. Parfaitement ordonnées.

Chaque objet semblait avoir été validé. Pesé. Accepté.

Le canapé, en cuir sombre, était tendu. Sans un pli.

La table basse en acier reflétait la lumière sans jamais la retenir.

Pas de rideaux. Les fenêtres nues laissaient entrer une lumière franche, presque dure.

Romy observa. Tout était… maîtrisé. Trop, peut-être. Elle passa la main sur le dossier du canapé.

Le cuir était froid. Sans mémoire. Aucune trace de vie.

Dans la cuisine, les lignes étaient nettes. Angles droits. Surfaces impeccables. Aucune odeur persistante. Comme si on cuisinait peu. Ou vite.

Jérôme parlait. Elle écoutait. Mais une partie d’elle se promenait ailleurs.

Dans cet espace, dans ce qu’il racontait ou plutôt, dans ce qu’il ne racontait pas.

Il n’y avait rien qui dépasse. Rien qui déborde.

Pas de livre ouvert.
Pas de plaid oublié.
Pas de plante un peu fatiguée.
Pas de désordre. Pas de chaleur.

Elle repensa à sa planche accrochée chez elle.

Aux matières.
Aux textures.
Aux accidents.

Ici, tout était droit. Verrouillé. Comme si l’émotion avait été rangée dans un tiroir… qu’on n’ouvrait jamais.

Le dîner fut agréable. Simple, mais sans surprise.
Quand il s’approcha un peu d’elle en fin de soirée, Romy ne recula pas. Mais elle n’avança pas non plus.

Quelque chose en elle restait immobile. Comme si son corps avait compris avant sa tête. Ce n’était pas ce dont elle avait besoin. Pas maintenant. Peut-être pas jamais.

En repartant, elle jeta un dernier regard à l’appartement.

À ces lignes parfaites. À cette esthétique maîtrisée.

C’était beau. Indéniablement. Mais ce n’était pas vivant.

Dans la rue, l’air de la nuit lui parut plus doux.

Plus accueillant. Elle inspira profondément. Et sourit.

Finalement, ce rendez-vous lui avait appris quelque chose d’essentiel. Elle ne cherchait pas seulement quelqu’un. Elle cherchait un espace où elle pourrait respirer.

Et ça, aucune ligne droite ne pourrait jamais lui offrir.

👉La chronique précédente est ici👈

La suite la semaine prochaine

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