
Chroniques déco – Chapitre 3 – Division en parts égales
Quelques semaines plus tard, tout était déjà classé. Deux mois. Deux mois pour dissoudre vingt-sept années.
Le courrier était arrivé un mardi. Une enveloppe épaisse, à l’odeur de cellulose froide. Romy l’avait ouverte à la table de la cuisine, celle qu’elle avait légèrement déplacée le lendemain de l’anniversaire. Elle avait lu les mots “consentement mutuel”, “procédure simplifiée”, “délais légaux respectés”.
Simplifiée. Le mot l’avait presque vexée.
Ce matin-là, elle était assise dans l’étude du notaire.
Un bureau aux murs tapissés de beige administratif. Décidément elle n’aimait plus cette couleur.
Une horloge murale qui émettait un tic-tac discret mais obstiné.
Une plante verte parfaitement hydratée, sans une feuille de travers.
Tout ici respirait l’équilibre maîtrisé.
Le notaire parlait d’une voix douce, égale, comme s’il commentait la météo.
— Comme convenu, la convention de divorce a été rédigée et validée par vos conseils respectifs. Nous sommes dans les délais. La procédure est fluide.
Fluide.
Romy observa le bureau. Le bois était lisse, presque glacé sous ses doigts. Le sous main en cuir semblait se fondre avec le bois.
Paul était assis à sa droite. À une distance parfaitement sociale. Ni trop près. Ni trop loin. L’odeur de son parfum lui parvint, atténuée, presque déjà étrangère, mélangée à l’odeur du papier ancien qui régnait dans le bureau.
Le notaire poursuivait.
— La maison sera mise en vente immédiatement. Le produit de la cession sera réparti à parts égales. Le mobilier fera l’objet d’une liste annexée.
Une liste annexée, de biens à « partager ».
Elle imagina leur vie réduite à un inventaire : Canapé cinq places, table en chêne massif, lit 160 x 200, commode en bois, vaisselle complète….
Partager la vaisselle. Ok, mais comment partage-t-on les dimanches matin?
Le notaire tourna une page. Le papier émit ce bruit sec, presque satisfaisant, du document qu’on officialise.
— Il vous suffira de signer ici… et ici.
Signer.
Elle prit le stylo. Elle sentit la légère résistance du papier sous la pointe. Son prénom apparut, puis son nom.
Aucune larme. Aucune explosion. Juste un tracé d’encre.
Finalement à l’image des rares discussions qu’ils eurent après cette soirée d’anniversaire. Des échanges pratiques, des têtes à têtes juridiques pour mettre en route la procédure de divorce. Pas d’explication, pas de sentiment, pas de nostalgie. Une analyse froide de la situation. A 52 ans et un jour, elle eut droit à un — je suis désolé mais je ne t’aime plus, lâché brutalement en se levant de table ce matin là!
Elle releva la tête.
— Voilà, conclut le notaire avec un léger sourire professionnel. La dissolution est actée.
Dissolution. Le mot lui fit penser à un comprimé effervescent dans un verre d’eau. On plonge. Ça pétille un instant. Puis plus rien. Elle attendait une secousse. Il n’y en eut pas.
Pas de vertige.
Pas de douleur aiguë.
Juste une étrange sensation d’espace.
Comme si quelqu’un venait d’abattre une cloison invisible.
Paul signa à son tour. Le bruit de la chaise lorsqu’il se leva fut discret. Il rangea son stylo. Ajusta sa veste.
— Prends soin de toi, dit-il.
La phrase flotta quelques secondes dans l’air beige.
Elle hocha la tête. Un timide — toi aussi sortit de sa bouche.
Ils sortirent ensemble de l’étude. Sur le trottoir, le vent était vif. Plus franc que l’air conditionné du bureau. Elle inspira profondément. L’odeur de la ville, un mélange de pierre chauffée et d’échappements, lui sembla étrangement vivante.
— On se tient au courant pour la maison lâcha Paul, puis il descendit la rue. Sans se retourner.
Romy resta immobile quelques secondes.
Elle venait de perdre un statut. Mais elle venait de récupérer un volume. Deux mois pour que l’administration valide ce que son corps savait déjà.
Elle regarda ses mains. Aucune alliance désormais. Aucune trace visible.
Et pourtant. Quelque chose avait changé de texture.
Elle n’était plus “nous”. Elle était un espace à aménager. Le divorce avait été rapide, sans éclat, sans couleur.
Mais dans ce beige administratif, une idée venait de naître. Si tout pouvait se dissoudre aussi vite…
Alors tout pouvait se redessiner.
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