CHRONIQUES DÉCO

Chroniques déco – Chapitre 4 – Mettre sa vie en carton

La cohabitation avait tenu exactement neuf jours. Neuf jours de portes qu’on referme doucement.

De “tu peux me laisser la salle de bain cinq minutes ?”
De silences qui occupent plus de place que les meubles.

La maison était en vente. Les photos de l’agence déjà en ligne. “Belle familiale lumineuse, prestations de qualité.” Romy avait presque envie de commenter sous l’annonce : ne convient plus à ses occupants.

Alors une amie lui avait prêté un studio.
Un petit rectangle au troisième étage, sous les toits. Vingt-cinq mètres carrés. Un parquet un peu fatigué. Une kitchenette minuscule. Une fenêtre qui donnait sur des cheminées et un bout de ciel.

Ce n’était pas un refuge. C’était un sas.

La journée, elle revenait dans la maison pour trier. Le soir, elle rentrait dans son studio pour respirer.

Le premier carton avait été le plus difficile. Elle avait écrit au marqueur noir : SALON
Puis elle était restée immobile. Mettre sa vie en carton…

Paul lui avait laissé toute latitude, il n’avait de toutes façons pas envie de garder grand chose.
Le bruit du ruban adhésif déroulé avait quelque chose de brutal. Collant. Définitif. Elle avait commencé mécaniquement. Les objets neutres d’abord. Les bougeoirs “qui vont avec tout”. Les vases sans histoire.

Puis elle était tombée sur les albums photos. Les garçons. Louis à six ans, hilare, les joues pleines de chocolat. Théo déguisé en pirate, sabre en bois fait maison brandi vers l’objectif.

Elle éclata de rire en retombant sur la photo mythique des premiers poux. Louis assis sur un tabouret de cuisine, l’air trahi. Théo en arrière-plan, déjà inquiet pour sa propre chevelure.
Bon. Il fallait reconnaître qu’elle y était peut-être allée un peu fort avec la tondeuse ce jour-là.
Elle passa le doigt sur l’image en souriant. Et ça lui fit du bien.

Elle s’assit par terre. Le parquet grinça légèrement sous son poids. Elle passa les doigts sur les pages plastifiées. Les photos avaient cette odeur particulière de papier ancien, un peu sucrée. Les enfants avaient quitté le nid depuis longtemps. Leurs chambres étaient devenues des pièces témoins. Pourtant, ces images vibraient encore.

Celles-là, elle les garda avec elles. Pas parce qu’il fallait garder les souvenirs mais parce qu’elles lui donnaient de la chaleur.

Elle comprit alors que le tri ne serait pas logistique. Il serait émotionnel.

Elle avait lu comme tout le monde à sa sortie, le livre de Marie Kondo « la magie du rangement ». Cette méthode de tri permettant de se concentrer sur la recherche de la joie et l’élimination des objets qui ne suscitent pas de sentiments positifs.

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En bonne élève, elle posa une question simple à chaque objet : — Est-ce que tu me procures des émotions… ou pas ?

Elle fut surprise par l’efficacité du process. La réponse venait immédiatement. Dans le ventre. Dans la poitrine. Dans la respiration.

Elle ouvrit le buffet. Les livres. Des romans jamais terminés, des essais achetés pour “faire sérieux”, des guides de management et un Kotler datant d’une autre vie.
Elle sourit. Ceux-là n’avaient plus de prise sur elle. Ils rejoignirent un carton “À donner”.

Puis elle tomba sur sa collection de vinyles. Elle retira délicatement la première pochette: Miles Davis.
La couverture usée, les coins légèrement blanchis. Elle passa la main dessus comme on caresse un vieux cuir. Elle se souvenait des soirées à écouter « Kind of Blue » dans la pénombre, le souffle de la trompette remplissant la pièce d’une mélancolie vibrante.

Ça, c’était elle.

Elle les garda tous. Les Miles. Les Coltrane. Les voix rauques et les silences suspendus. Plus loin, derrière une pile de magazines, elle retrouva un masque africain (le premier qu’elle s’était offert en Afrique du Sud).
Puis un autre.
Et un autre.
Bois sombre. Patine irrégulière. Odeur sèche, presque fumée. Elle les avait rapportés de ses voyages avant de rencontrer Paul. Des coups de cœur à l’époque. 

Mais ils avaient fini relégués au fond d’un buffet. Parce que “ça faisait trop”. Trop quoi ? Elle ne sait toujours pas. Trop elle, peut être.

Elle monta justement au grenier.

L’air y était plus froid. Chargé de poussière. Les poutres exhalaient une odeur ancienne. Elle avança vers la grande malle aux lanières de cuir rongées par le temps. À l’intérieur. Un tiki. Son tiki.

Imposant. Sculpté dans un bois dense. Rapporté des îles Tonga lors d’une mission professionnelle dans le Pacifique. Elle se souvenait encore de la difficulté à le faire passer en bagage à main, des regards interloqués à l’aéroport, de la moue de l’hôtesse de l’air de la compagnie Fiji Airways…obligée de l’aider à le mettre dans le rack.

Elle posa les deux mains sur le bois. La surface était légèrement rugueuse. Les traits puissants. Les yeux creusés semblaient la fixer. La bouche ouverte lui parler. En silence.

Paul n’avait jamais su où le mettre. “Ça ne va avec rien. C’est vraiment pas notre style déco! »

Alors il avait fini là. Sous la pente du toit. Dans l’ombre. Tout seul!

Elle resta quelques secondes face à lui. — On va sortir, toi et moi, murmura-t-elle.

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Elle comprit que son tri n’était pas une réduction, c’était une révélation. Elle ne gardait pas ce qui était cher, mais elle gardait ce qui était vivant.

Dans le studio, le soir, les premiers cartons s’empilaient contre le mur. L’espace était minuscule, mais respirait davantage que la grande maison.

Elle posa son tiki contre le mur blanc. Trop grand pour la pièce. Presque indécent.

Elle éclata de rire. Parfait, se dit elle!

Elle ouvrit la fenêtre. L’air frais entra, chargé d’odeur de pluie sur les toits. Assise sur le parquet, entourée de cartons ouverts, elle sentit une chose nouvelle.

Ce n’était pas un déménagement. C’était une décantation. Elle n’était plus en train de fermer un chapitre. Elle sélectionnait les éléments de sa prochaine architecture intérieure.

Et pour la première fois depuis longtemps, le tri ne la vidait pas, il la dessinait.

👉La chronique précédente est ici👈

La suite la semaine prochaine

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Divorce Maison déco

Ddb

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