CHRONIQUES DÉCO

Chapitre 2 – La maison après la fête

Le lendemain matin, la maison sentait le sucre froid et le champagne éventé.

Les verres étaient encore là. Certains à moitié pleins. D’autres avec la trace d’un rouge à lèvres qui n’était pas le sien. Les pivoines avaient baissé la tête. Les pétales, hier fiers et charnus, s’étaient ramollis, presque translucides. La fête avait fui, laissant derrière elle un champ de bataille délicat. 

Ce décor était un décor de lendemain de soirée très inhabituel, car Romy faisait partie de celles qui se couchent une fois que tout est rangé…. mais clairement, la veille, elle n’en avait pas eu la force.

Romy marchait pieds nus sur le parquet. Le bois était plus frais que d’habitude. Elle ressentait chaque fibre sous sa plante de pied. Comme si son corps, soudain, refusait l’anesthésie.

La lumière du matin était impitoyable. Blanche. Horizontale. Elle révélait ce que la veille avait maquillé. Les traces de doigts sur la table. La poussière sur la suspension. Une fissure fine dans l’angle du mur qu’elle n’avait jamais remarquée. Elle s’arrêta au centre du salon.
Silence.
Pas le silence feutré qu’elle aimait orchestrer.
Un silence brut. Sans musique de fond. Sans conversation pour meubler.
Elle inspira. L’odeur avait changé. La cire d’abeille avait disparu. Restait un mélange de vin sec, de fleurs fanées et d’air figé.

Elle regarda autour d’elle.
Ce canapé qu’elle avait choisi “pour qu’il plaise à Paul”.
Cette bibliothèque symétrique “parce que ça fait sérieux”.
Ce mur peint en grège “parce que c’est intemporel”.

Intemporel.
Le mot la fit presque rire. Intemporel, c’était surtout sans risque. Sans aspérité. Sans elle.

Elle passa la main sur la bibliothèque. Les livres étaient alignés par hauteur, pas par affection. Les objets décoratifs parfaitement espacés. Trois bougies. Deux cadres. Une plante. Règle de trois respectée, point focal mis en valeur dès qu’on passe la porte! Elle avait veillé à éviter toutes les erreurs déco basiques….

Mais où était son désordre à elle ? Ses carnets ? Ses photos de voyages ? Ses couleurs insolentes ? Ses robes chatoyantes ?
Elle ferma les yeux. Et dans le noir, elle vit autre chose. Un mur plus profond. Un fauteuil en lin brut, presque froissé. Des matières vivantes. Du bois qui sent la résine. Des textiles qui racontent une histoire.

Elle ouvrit les yeux.

Le salon actuel lui sembla soudain plat, comme une photo retouchée à l’excès. Elle avait confondu harmonie et effacement. Confort et neutralisation.

Elle entendit un bruit derrière elle. Paul.
Il était dans la cuisine. Le son métallique de la machine à café déchira l’air. Régulier. Automatique. Fonctionnel.

Ce putain de bruit du broyeur de grains. Sourd et strident à la fois. Une vibration qui lui traversait les tempes. Un râle mécanique, obstiné, qui broyait les grains comme on broie une habitude.

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Chaque matin.
Et le pire étant qu’elle n’avait jamais aimé le café. Ni son amertume qui assèche la langue. Ni cette odeur brûlée, presque carbonisée, qui s’infiltre dans les rideaux. Ni le goût persistant, métallique, qui colle au palais.

Mais sous prétexte d’un moment complice à deux. Sous prétexte de cette phrase lancée avec un sourire tendre, devenu réflexe social: — On se fait un petit café ?
Petit. Comme si c’était léger. Comme si c’était neutre. Comme si dire non aurait été une déclaration de guerre.

Alors elle avait dit oui. Encore. Et encore. Et son rooibos avait disparu. Au début, elle continuait à s’en préparer de temps en temps. Puis moins. Puis plus du tout. Sa jolie boite colorée avait glissé au fond du placard. Derrière la machine imposante, chromée, conquérante.

Son rooibos…Elle sentit le souvenir remonter, chaud et coloré.

L’Afrique du Sud. Pas les vignes sages et bien rangées, ni les cartes postales de la montagne de la table. Elle se revit plus au nord, là où les maisons ndébélés surgissent de la poussière. Un voyage à 19 ans gravé à jamais dans sa mémoire.
Des façades couvertes de triangles, de flèches, de losanges, d’escaliers stylisés. Des bandes noires tracées à main levée, franches, décidées. À l’intérieur, des aplats de couleurs vives. Jaune solaire. Bleu électrique. Rouge rubis. Vert profond. Rien de timide.

Sous le ciel immense, ces maisons semblaient vibrer. Comme si les murs refusaient le silence.
On lui avait raconté l’histoire.
À la fin du XIXe siècle, les Ndébélés, peuple Nguni, avaient perdu leurs terres face aux fermiers afrikaners. Familles séparées. Identité menacée. Alors les femmes avaient pris les murs comme on prend la parole. Elles avaient peint. Pas pour décorer.

Pour résister. Chaque motif devenait un signe. Chaque ligne noire, une colonne vertébrale. Chaque couleur, un battement.

Romy se souvenait de cette sensation étrange en marchant dans ces villages. Et ce contraste. La rudesse de l’histoire face à la flamboyance des façades.
Elle avait posé la main sur un mur peint. La surface était légèrement granuleuse. Les lignes noires n’étaient pas parfaites. On voyait le geste. La main. Un art transmis de mère en fille.
Un héritage qui ne passait ni par les discours ni par les livres mais par les murs.
Elle s’était sentie bouleversée sans trop savoir pourquoi. Peut-être parce qu’elle comprenait instinctivement ceci: un intérieur peut devenir un acte de résistance.

Pas contre un colonisateur. Contre l’effacement.

Elle rouvrit les yeux dans sa cuisine aux surfaces lisses.

Chrome. Blanc brillant. Neutralité polie.

Et soudain la comparaison fut brutale. Là-bas, les murs proclamaient une identité. Ici, les siens s’excusaient d’exister.
À quel moment avait-elle troqué le graphisme coloré des Ndébélés pour un chrome brillant et minimaliste?
À quel moment avait-elle remplacé la lente infusion d’un rooibos par une pression automatique à quinze bars?
Le divorce n’avait peut-être pas commencé hier soir. Il avait commencé le jour où elle avait remplacé son rooibos par un “petit café”. Elle le regarda à travers la porte.
Il avait déjà rangé sa tasse préférée dans un carton vide trouvé dans la cave. Un carton. Le mot eut un goût amer.

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— Je passerai prendre le reste plus tard, dit-il sans la regarder.

Sa voix semblait provenir d’un autre appartement.
Romy hocha la tête. Aucun mot ne sortit. Sa gorge était sèche, comme si elle avait avalé de la poussière. Il partit.
La porte d’entrée se referma avec un bruit mat. Pas violent mais définitif.

Le silence revint. Plus dense encore.
Romy resta immobile quelques secondes. Puis elle fit quelque chose d’inattendu.

Elle déplaça la table basse. Pas beaucoup. Juste quelques centimètres. Le bruit du bois frottant contre le parquet fut presque jouissif. Un son réel. Physique. Non négocié.
L’espace changea immédiatement. Un vide apparut là où tout était trop calculé.
Elle se mit à respirer plus profondément. Elle tourna le canapé. Retira un coussin. Enleva le centre de table (ça fait ringard finalement se dit elle)!
Chaque geste était minuscule mais produisait un effet. L’air circulait autrement, la lumière tombait différemment sur le mur.

Elle sentait son cœur battre plus calmement. Ce n’était pas encore une révolution. C’était une micro-insurrection.
Elle s’assit au sol, adossée au mur. Elle passa la main sur la peinture grège. Froide. Lisse. Sans relief.
— Qui as-tu voulu être ici ? murmura-t-elle.
La question n’était plus adressée à la maison. Elle pensa à ses cinquante-deux ans, à ses fils devenus grands – sa fierté et à cette vie bien rangée qu’elle avait entretenue avec application.

Elle comprit une chose simple, presque brutale: Ce divorce n’était pas seulement une fin, c’était une révélation de son espace disponible. Elle ne s’était pas perdue dans son couple mais elle s’était dissoute dans son décor.

Un frisson la traversa. Pas de peur. D’énergie.

Elle se leva.

Elle ouvrit toutes les fenêtres. L’air froid entra, vif, presque mordant. Il fit danser les rideaux, souleva un coin de nappe. Elle inspira profondément. L’odeur du dehors entra. Humide. Vivante. Un peu sauvage.

Elle sourit. Son intérieur ne serait plus une maison pour deux. Ce ne serait plus un décor convenu.
Ce serait un laboratoire, et dans ce laboratoire, elle allait expérimenter quelque chose de radical.

Elle-même.

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La suite la semaine prochaine

Maison intérieur déco

ndébélé

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