
Chroniques déco – Chapitre 6 – Les appartements des autres
Les visites de la maison s’enchaînaient, rapides et impersonnelles. L’investissement initial avait été judicieux — un quartier calme, des volumes généreux, un prix qui avait doublé en quinze ans. Tout roulait, presque trop parfaitement.
Les agents immobiliers passaient, commentaient, souriaient, et laissaient Romy face à ses propres silences dans les pièces vidées.
Pour s’échapper du vide ambiant, elle s’était mise à visiter des appartements pour elle seule.
De petits espaces, cinquante à soixante mètres carrés. Souvent des appartements de jeunes couples, ou de personnes seules. Des lieux qui ne demandent qu’à respirer la vie de leurs habitants.
Le premier appartement était un 55 mètres carrés. L’entrée débouchait directement sur le séjour, déjà saturé de couleurs. Des plaids jetés sur le canapé, fatigués, pour cacher des taches ou simplement pour le confort. Des coussins aux imprimés improbables, assortis à des tapis légèrement usés. Sur le frigo, une mosaïque de Polaroids et de dessins griffonnés. Des plantes vertes — certaines un peu penchées, certaines vigoureuses — formaient un petit jardin improvisé. Une table basse croulait sous des livres, un chandelier avec des bougies fondantes, et au mur, un tableau posé à même le sol.
Le deuxième appartement était celui d’un jeune couple. Cuisine minuscule mais chaleureuse, où la vie semblait se passer dans chaque recoin. Des bocaux de condiments, des herbes sèches accrochées, des grilles d’égouttoirs avec des tasses colorées. Les étagères ouvertes exposaient vieux bouquins, verres, mugs dépareillés et plantes retombantes. Les murs portaient des photographies encadrées et des tableaux posés là, un peu à la va-vite, mais avec force. Les rideaux étaient légers, flottants, et la lumière du matin faisait vibrer les couleurs des tissus.
Le troisième appartement avait un côté bohème assumé. Les coussins et plaids se chevauchaient sur le canapé, les chandeliers accueillaient des bougies de différentes tailles, les tapis faisaient des zones confortables, irrégulières. Et surtout un luster montgolfière de toute beauté! Des étagères regorgeaient de livres, de carnets de croquis, d’objets rapportés de voyage. Dans un coin, une guitare et un vinyle laissé ouvert sur le meuble. Tout respirait le désordre choisi, mais surtout la vie.
Romy passa d’un appartement à l’autre, et un sentiment étrange la traversa.
Mince. Elle avait vécu dans un endroit sans vie.
Ultra neutre. Sans odeur, sans couleur, sans empreinte réelle de ses propres envies. Les murs étaient clairs, les meubles fonctionnels, les tissus choisis pour “s’accorder à tout”. Même les plantes, quand elles étaient là, semblaient anesthésiées par la lumière directe et la discipline du rangement.
Et maintenant, en voyant ces lieux, elle sentait l’énergie, le chaos doux et l’âme des habitants.
Les petits espaces vibrants. Les textures. Les couleurs. les motifs. La vie qui débordait, malgré les dimensions réduites.
Elle inspira profondément et pensa :
— J’ai vraiment vécu dans une maison où la vie s’est éteinte petit à petit, surtout depuis le départ des enfants: l’anorak rouge de Louis dans l’entrée, les paires de crampons orange de Théo dans le couloir, les sacs à dos bariolés jetés dans l’escalier…. Romy eu un petit pincement au cœur en repensant à ces années. Finalement, la couleur ce sont les enfants qui l’apportait!
Mais pour la première fois depuis longtemps, ce constat n’était pas triste.
C’était un signal. Une invitation. Une promesse que son prochain espace pourrait respirer, lui, et uniquement pour elle.
Ce soir-là, en rentrant dans son studio prêté, Romy s’assit sur le parquet encore nu, entourée de ses cartons. La lumière descendante du soleil illuminait doucement les piles, donnant aux objets des ombres presque vivantes.
Elle ferma les yeux un instant et laissa son esprit vagabonder dans ces appartements visités. Les plaids, les bougies qui dégoulinaient, les photos accrochées avec des punaises, le mélange des couleurs qui criait “ici on vit vraiment”. Tout cela faisait écho à quelque chose qu’elle avait oublié : le bonheur de sentir son intérieur vibrer avec sa vie.
Elle prit un carnet et un crayon. Pas pour dessiner des plans précis. Juste pour attraper l’ébauche d’un monde qu’elle voulait créer.
— Les couleurs… dit-elle à voix basse. Du bleu, mais pas seulement un bleu sage. Plutôt un bleu profond, intense, qui enveloppe. Du terracotta pour un coin lecture. Des coussins verts, jaunes, orange… Des matières qui respirent. Du lin, du coton, du bois brut, du raphia, du velours. Du graphique.
Elle pensa à ses souvenirs de voyage. Le tiki ramené des iles Tonga. Les masques africains. La collection de vinyles de jazz, les pochettes colorées. Tout cela devait trouver sa place, et cette place devait raconter une histoire.
— Et de la lumière douce, murmura-t-elle. Des lampes qui caressent les murs. Des bougies pour les soirs d’hiver. Des rideaux qui flottent, qui respirent avec l’air.
Elle nota dans son carnet : “Espace vivant, pas neutre. Pas froid. Pas seulement fonctionnel.”
Elle imagina les petites surfaces qu’elle allait visiter. Pas des volumes gigantesques. Juste des appartements qu’elle pourrait habiter pleinement, où chaque objet serait choisi pour elle. Où elle pourrait laisser les tissus se froisser, les plantes s’épanouir un peu partout, et les souvenirs voyager avec elle.
Elle sourit en pensant à ses vinyles : « Les Miles Davis devront être à portée de main. Pas rangés dans un carton au fond d’une étagère. »
Et puis la garde-robe. Elle s’imagina devant ses cintres, mais cette fois pas seulement beige, gris et noir. Cette fois, des couleurs, des imprimés, des textures qui la faisaient vibrer. Une penderie qui ne serait plus silencieuse mais expressive.
Dans un souffle, elle conclut :
— Mon appartement, ce sera ma première pièce à vivre pour moi. Pas pour plaire. Pas pour convenir. Pas pour les invités. Juste pour moi.
Elle rouvrit les yeux et observa son studio. Petit. Simple. Mais il lui offrait un terrain de jeu. Un sas pour inventer ses couleurs, ses textures, ses souvenirs, sa vie.
La vente de la maison suivait son cours. Les visites continueraient. Mais Romy ne se sentait plus spectatrice. Elle commençait à devenir architecte, architecte de son futur bonheur.
Et ce futur, elle le dessinait déjà avec chaque pensée, chaque objet, chaque couleur qui venait illuminer son carnet.
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